Non, les tablettes ne sauvent pas encore la presse magazine

En 2010, lorsque les premières d’entre elles se répandent sur le marché des accessoires numériques, la presse voit un moyen de se relancer.  La tablette est alors présentée comme le chaînon manquant à la réussite de la transition vers l’eldorado numérique. Pourtant, trois ans après le début du phénomène et une explosion des ventes d’iPad ou de Galaxy Tab, la presse magazine fait la grimace.

(crédit Reuters - Beck Diefenbach)

(crédit Reuters – Beck Diefenbach)

Images interactives, vidéos haute-définitions intégrées dans les articles, mise en page attrayante, « la Semaine du jeu vidéo », application magazine exclusivement numérique, a tout pour plaire.

Des applications de ce type, beaucoup ont fleuri  lors de l’explosion du phénomène tablette. Ecran large pour la facilité de lecture, légèreté, caractère numérique donc multimédia, le projet a de quoi séduire.  Pourtant derrière le clinquant de l’écran, la situation pour la presse magazine n’est pas si rose. Des problèmes institutionnels, techniques et comportementaux surgissent. D’abord, les plateformes de téléchargement dictent leurs lois aux éditeurs. Ainsi, en 2011, le Syndicat de la Presse Magazine (SPM) s’est fendu d’une lettre ouverte pour critiquer le traitement d’Apple. La marque à la pomme impose les prix d’achats et d’abonnement aux applications et réclame 30% de commission. L’entreprise américaine exerce également d’une censure éditoriale, avec la possibilité de supprimer de sa plateforme une application, en raison de son contenu.

Des appli-prisons

Aux États-Unis, précurseur en matière de tablette (près d’un tiers d’Américains de 18 ans et plus en possèdent une)  les utilisateurs consacrent 80% de leur temps à la consultation d’applications. Seulement 20% du temps est dévolu au web selon le blog Flurry, spécialisé dans les mesures relatives aux applications mobiles et tablettes. Mais les applications, aussi bien pensées et présentées soient-elles, sont majoritairement détachées selon Vincent Mabillot, Enseignant-Chercheur dans le domaine des cultures numériques, d’une  caractéristique fondamentale du web ; « Les applications utilisent souvent des technologies identiques au web, mais sans les liens hypertextes. » Sans ces liens, pas d’interactivité. Vincent Mabillot poursuit : « cette perte de l’intertextualité permet aux éditeurs de ces programmes de contrôler l’exclusivité et les utilisateurs à l’intérieur de l’application ». L’internaute se retrouve ainsi cloisonné alors qu’il jouit habituellement d’une liberté totale de mouvement sur internet. L’absence de relation entre les applications et le web a une autre conséquence. Les articles magazines ne sont pas référencés sur les moteurs de recherche comme Google. Les applications se privent d’une large partie du public du web et n’ont souvent que le bouche-à-oreille ou les classements des meilleures applis (souvent réalisés par des  magazines se mettant eux-mêmes en valeur pour gagner en visibilité.

Des utilisateurs encore désintéressés

En plus de ces contraintes d’ordre technique ou institutionnel, s’ajoutent des freins dans le comportement des utilisateurs. Vincent Mabillot pointe en premier lieu les habitudes économiques des internautes. « Les personnes de plus de 40 ans sont enclines à payer un abonnement à un magazine papier. Cela leur paraitra normal d’en payer un si leur magazine est édité en version numérique. Le public plus jeune a, en revanche, toujours associé la gratuité au numérique. La mise en place d’un modèle économique basé sur l’abonnement au magazine semble donc très compliquée. » Autre comportement gênant, l’ouverture limitée du nombre d’applications par jour. Aux États-Unis, ce nombre est limité à moins de 8 par jours selon le blog Flurry. Toujours selon le blog statistique, 50% du temps passé sur les applications est dédié à Facebook ou aux jeux. L’intérêt pour la lecture de magazine semble donc bien maigre.

À l’évidence, la tablette n’est pas encore la bouée de sauvetage espérée par la presse magazine. La transition vers le numérique est inévitable, mais la question du modèle économique ressurgit inlassablement. Vincent Mabillot donne des pistes de réflexion quant à cet enjeu « Le modèle économique doit reposer sur de nouvelles logiques. Deux solutions semblent, à terme, émerger : l’idée un peu utopique d’un financement collectif (dons, crowdfunding) ou un modèle de financement d’une presse assistée par les pouvoirs publics jouant un rôle de régulation de la profession. » Des pistes qui demandent un changement comportemental radical chez les utilisateurs, un changement aujourd’hui encore bien peu évident.

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