Le fondateur d’Ebay mécène d’un pure-player d’investigation, idéalisme ou manipulation ?

Rothschild et Libération, Dassault et le Figaro, Pigasse, Niel et Bergé au Monde, beaucoup de journaux sont la propriété d’hommes d’affaires en France. Avec des avantages, comme l’assurance d’une assise financière, mais aussi les inconvénients : autocensure en tête. Alors, lorsque le fondateur milliardaire d’Ebay, Pierre Omidyar annonce et se lance dans la création d’un pure-player  à la rédaction indépendante, aux Etats-Unis, le doute s’installe. Un unique propriétaire richissime peut-il n’exercer aucune influence sur l’organe de presse qu’il a lui-même créé ? Ceci reste à prouver.

Le fondateur d'Ebay Pierre Omidyar (Crédit Photo - OnInnovation)

Le fondateur d’Ebay Pierre Omidyar (Crédit Photo – OnInnovation)

Qu’obtient-on si l’on fait collaborer un magnat de la vente sur internet, un journaliste qui a déboussolé la planète, un ancien directeur exécutif du magazine Rolling Stone et un professeur de journalisme à l’Université de New York ? Un tout nouveau pure-player spécialisé dans l’investigation ! Au début de l’automne, Pierre Omidyar, le fondateur et dirigeant d’Ebay, le géant des enchères en ligne, tente de racheter le Washington Post. Il est finalement devancé par Jeff Bezos (lui-même fondateur d’Amazon, un autre géant du commerce sur internet), qui s’octroie le prestigieux titre pour 250 millions de dollars le premier octobre. Moins de trois semaines plus tard, Glenn Greenwald, journaliste au Guardian et relais médiatique d’Edward Snowden dans l’affaire des écoutes de la NSA, annonce son départ du journal britannique. Il justifie son choix par une nouvelle opportunité de travail : un mystérieux site d’informations. Le parallèle est rapidement dressé.

Propriétaire philanthrope et journalistes indépendants

Après son échec au rachat du Washington Post, Pierre Omidyar souhaite créer de toutes pièces un pure-player avec des rédactions sur le sol américain. Décrit comme un philanthrope, le businessman déclare, sur le site de sa fondation, vouloir « supporter et valoriser des journalistes indépendants ». Il propose ainsi à Glenn Greenwald de le rejoindre. Celui-ci accepte sans hésitation. Il est imité par ses collègues dans l’affaire Snowden, Laura Poitras et Jeremy Scahill. L’équipe commence à avoir fière allure et s’étoffe au fil des jours. Un ancien rédacteur en chef du magazine Rolling Stone, Eric Bates est lui aussi enrôlé dans l’aventure. Plus étonnant, un universitaire est également prêt à rejoindre le navire d’Omidyar. Sur son blog, Jay Rosen, professeur de journalisme à l’Université de New York, annonce sa participation au projet NewCo, le nom temporaire du média. Le 19 décembre 2013, Pierre Omidyar investit une première tranche de 50 millions de dollars pour la création de rédactions à New York, San Francisco et Washington. Le nom évolue et se change en First Look Media. Omidyar annonce le mariage entre une entreprise spécialisée dans les nouvelles technologies et une salle de presse, où les analystes data et les fact-checkers côtoieront les reporters et journalistes. La machine est lancée, l’engouement traverse même l’atlantique.

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Vidéo de lancement de First Look Media

Le média, joujou des grands patrons

Mais derrière cette présentation idyllique et ces intentions idéalistes, se pose inévitablement la question de l’influence d’Omidyar sur son futur média. Posséder un organe de presse, télévision ou radio est monnaie-courante pour les patrons milliardaires. Et Pierre Omidyar fait partie de ceux-ci. Les exemples des pressions de la part des propriétaires sont nombreux en Europe et particulièrement en France. Un article du Monde dépeint en octobre 2010 l’influence de Serge Dassault (baron de l’aéronautique et l’armement français, sénateur et propriétaire d’un groupe de presse) sur la rédaction du Figaro (le journal du groupe). Mais le quotidien Le Monde n’est pas en reste. A la rentrée 2013, Hervé Kempf, journaliste depuis 15 ans à la rédaction, démissionne du journal créé par Hubert Beuve-Méry. Il s’en explique, sur le site de sa nouvelle rédaction, par la censure dont il a, selon ses dires, été victime alors qu’il traite dans la rubrique Ecologie des événements entourant le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes. Les dirigeants du journal démentent formellement. Le phénomène existe bel et bien, comme le montre le documentaire de Serge Halimi, « Les nouveaux chiens de garde ».

A l’étranger, les patrons ne semblent pas en reste, avec, en chef de file, Rupert Murdoch. Pour Jacques Le Bohec, sociologue des médias, « le mécénat semble être l’une des rares solutions viables actuellement« . Les rédactions n’ont donc souvent d’autre choix que de se placer sous l’égide financière d’un « bienfaiteur ».

Du mur de béton au fantasme

Mais, pour Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et ancien journaliste à Radio-Canada, « l’Amérique du nord présente une réalité différente de la réalité européenne en ce qui concerne l’influence du patron sur les journalistes. En Amérique du Nord, il existe un « mur de béton » entre l’éditorial et le propriétaire, que ce soit dans les médias publics ou les médias privés. L’expression « Arm’s leght » est aussi utilisé pour décrire cette distanciation entre la direction et la rédaction. Le public Nord-américain est d’ailleurs habitué à une presse neutre. Il fera rapidement preuve de défiance envers le média s’il soupçonne une manipulation ».

L’avenir semble prometteur pour First Look Media, même si la présence de Glenn Greenwlad alimente les fantasmes. Certains observateurs, comme James Corbett, rédacteur en chef d’un site d’information indépendant, pointent un paradoxe : Glenn Greenwald détient encore des informations compromettantes pour la NSA (National Security Agency), héritée d’Edward Snowden,  alors que son futur patron et ses associés sont plutôt proches de l’organisation américaine. James Corbett soupçonne Pierre Omidyar d’avoir « acheté » ces informations, en offrant à Glenn Greenwald les rênes du nouveau média. Rien de tout cela n’est pour l’instant avéré et cette réflexion tend  quelque peu à la théorie du complot.

Le lancement de First Look Media devrait donc, en principe, se faire loin des polémiques de manipulation. Il sera alors intéressant d’observer le fonctionnement des rédactions novatrices et tournées vers le digital, et les nouvelles voies de monétisation explorées.

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