M-F Bernier : « les journalistes n’ont souvent pas la compétence à la hauteur de leur volonté »

Le Fact-checking s’est imposé à un vitesse fulgurante aux Etats-Unis. La plupart des grands médias ont désormais leur département dévolu à la pratique. Une pratique souvent présentée comme le moyen de combattre la communication politique et ainsi redonner au journalisme son rôle de quatrième pouvoir. Loin de cette vision idéalisée, les détracteurs du Fact-checking pointent des limites à la pratique. Marc-François Bernier, Professeur titulaire et coordonnateur du programme journalisme à l’Université d’Ottawa, fait la lumière sur le phénomène.

Crédit Photo : twcableuntangled.com

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B.F. – Comment le Fact-checking est-il apparu ?

Marc-François Bernier – Le Fact-checking est un phénomène apparu avant les campagnes électorales de 1992 et 1996 aux Etats-Unis. Les résultats étaient serrés et les stratégies de communication étaient particulièrement développées et prépondérantes. Les journalistes ont donc voulu se réapproprier, récupérer l’agenda politique.

 Est-ce le travail normal du journaliste ?

Cela devrait être le travail normal du journaliste. Mais dans une certaine conception de l’objectivité journalistique, les journalistes préfèrent rapporter fidèlement les discours et confronter entre eux ces discours des camps opposés, pour éviter tout biais. Cette pratique, le « He said/She said » [comprendre « les uns disent/Les autres répondent »] est très anglo-saxonne et est liée à la prétention de neutralité du journalisme nord-américain.

Quel est le risque principal de cette pratique ?

On traduit Fact-checking par « à l’épreuve des faits ». Pourtant, souvent, on confond l’opinion et le fait. On ne peut pas confirmer ou infirmer une affirmation par une opinion, ce n’est pas du fact-checking. Pourtant c’est ce que l’on voit de plus en plus aujourd’hui. L’ouverture des données et le data-journalisme constitue une aide précieuse pour le fact-checking puisqu’il apporte des faits, des chiffres sur lesquels on peut s’appuyer, et non une opinion.

On voit aussi que les journalistes souffrent d’un manque d’expertise. Ils ne savent souvent pas quelles sont les bonnes sources pour trouver des données statistiques probantes. Au Canada, beaucoup de formations en journalisme incluent désormais des cours de méthode de recherche dans ce domaine. On vit dans un monde où les chiffres sont des indicateurs très importants. Malheureusement, souvent, les journalistes n’ont pas la compétence à la hauteur de leur volonté.

Un obstacle principal au fact-checking, c’est aussi la difficulté de trouver des données probantes. Il faut se renseigner auprès des administrations, des institutions, des chercheurs. Souvent ces données ne sont pas faciles à trouver. Encore une fois, l’ouverture des données et le data-journalisme sont un bon outil pour faciliter le travail du fact-checking.

 En parlant de chiffres, n’est-ce pas réducteur de ne s’appuyer que sur les chiffres ? Cela ne « déshumanise »-t-il pas le discours ?

L’un n’empêche pas l’autre. On peut inclure un témoignage pour illustrer un phénomène chiffré. Seulement il faut être pertinent dans le choix de l’interlocuteur. Il faut un interlocuteur exemplaire. Les chiffres sont plus fiables que les anecdotes.

Le fact-checking peut-il alimenter le « tous-pourri » ?

Ce phénomène de « tous-pourri » est très présent en France. Pour moi, les premiers responsables sont les hommes politiques eux-mêmes. Ils mettent souvent plus en avant leur idéologie que les faits. On ne peut pas reprocher aux médias de mettre la lumière sur des propos erronés ou faux.

Le fact-checking a-t-il un impact ?

Il faut distinguer plusieurs groupes dans la société. Pour les citoyens politisés, qui suivent la politique, oui il y a un impact. De leur coté, les partis politiques sont plus prudents dans la rédaction de leur discours. Ils ont aussi plus d’outils (au même titre que les journalistes) pour vérifier les éléments qu’ils incluent dans leur discours. Le public se met également à surveiller les médias. Le public a trouvé une voix pour s’exprimer : les réseaux sociaux. Il peut faire lui-même sa vérification et publier ses résultats, que ceux-ci concernent les politiques ou les médias. Les médias sont donc soumis à une nouvelle pression.

Le fact-checking est-il une conséquence de l’accélération du flux d’information ?

Pour moi non. Ce phénomène est antérieur à l’accélération de l’info et des chaines en continu. Il est apparu dans les années 90 en lien avec le mouvement du journalisme civique, dont le but était de revenir aux bases du métier. Il n’y a pas non plus dans cette pratique la volonté des médias de détecter et revenir aux possibles erreurs qu’ils commettent. Il y a beaucoup d’erreurs qui passent dans les médias et la majorité ne sont pas relevées ou corrigées.

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